Trenzas..!

Tango de 1944

Texte d'Homero Expósito – Musique d'Armando Pontier.

 

 

Quelques enregistrements :

  • celui de Pedro Laurenz, avec Jorge Linares en 1944 ;

en 1945

  • celui de Miguel Caló, avec Raúl Iriarte ;
  • et celui de Rodolfo Biagi, avec Jorge Ortiz ;

puis

  • ceux d’Eduardo Bianco, en 1950 ;
  • d’Horacio Salgán, avec Edmundo Rivero, en 1966 ;
  • d’Aníbal Troilo, avec Roberto Goyeneche, en 1971 ;
  • celui chanté par Hernán Salinas, en 1979 ;
  • et encore celui d’Horacio Salgán en 1981 ;
  • ainsi que ceux de Jorge Arduh et de la Orquesta Típica Fernández Fierro.

 

Trenzas..!

 

Trenzas,
seda dulce de tus trenzas,
luna en sombra de tu piel...
y de tu ausencia...
Trenzas que me ataron en el yugo de tu amor,
yugo casi blando de tu risa y de tu voz...

Fina
caridad de mi rutina,

me encontré tu corazón...
en una esquina...
Trenzas de color de mate amargo
que endulzaron mi letargo gris...

¿Adónde fue tu amor de flor silvestre?...
¿Adónde, adónde fue, después de amarte?...
Tal vez mi corazón tenía que perderte
y así mi soledad se agranda por buscarte.

¡Y estoy llorando así

cansado de llorar
trenzado a tu vivir
con trenzas de ansiedad... sin ti...!
¡Por qué tendré que amar
y al fin partir...!

Pena,
vieja angustia de mi pena,
frase trunca de tu voz
que me encadena...
Pena que me llena de palabras sin rencor,

llama, que te llama, con la llama del amor...

 

Trenzas,
seda dulce de tus trenzas,
luna en sombra de tu piel...
y de tu ausencia,
trenzas,
nudo atroz de cuero crudo
que me ataron a tu mudo adiós...

Tresses..!

 

Tresses,

douce soie de tes tresses,

lune sur l'ombre de ta peau...

et de ton absence...

Tresses qui me lient au joug de ton amour,

 

joug presque doux de ton rire, de ta voix...

 

Exquise

faveur de mes habitudes,

j'ai rencontré ton cœur…

au coin d'une rue...

Tresses de la couleur du maté amer,

qui ont adouci ma triste léthargie…

 

Où est allé ton amour de fleur des bois ?...

Où, où est-il allé après que je t’ai aimée ?...

 

Peut-être que mon cœur devait te perdre ;

ainsi, à ta recherche, ma solitude s’accroît.

Et je suis là, en pleurs,

épuisé à force de pleurer,

entressé à ton existence

par des tresses de nostalgie... sans toi… !

Pourquoi dois-je encore aimer

pour finalement partir… !

 

Chagrin,

vieille angoisse de mon chagrin,

phrase inachevée de ta voix

qui m’enchaîne...

Chagrin qui me remplit de mots sans rancune,

flamme qui te clame avec la flamme de l'amour…

 

Tresses,

douce soie de tes tresses,

lune sur l'ombre de ta peau...

et de ton absence,

tresses,

- nœud atroce de cuir brut -,

qui m'ont lié à ton muet adieu...

 

 

 

Traduction François Benoist © 

  

 

     Écoutons la version de Trenzas enregistrée par Miguel Caló-Raúl Iriarte en 1945.

     (Vidéo créée par notre ami américain Michael Krugman ©, qui nous a quittés

     à la Noël 2015).

     En sous-titres, le texte en espagnol et sa traduction en français par F.B. ©.

 

     

     puis la version Troilo - Goyeneche de 1971 :

 

 

 

     Dans le texte de Trenzas, outre l'image récurrente des tresses qui lient l'amoureux au joug de l'amour, à l'existence de la femme ou encore à son adieu, on note différentes figures de style bienvenues, telles le zeugme du deuxième vers : luna en sombra de tu piel... y de tu ausencia...(lune sur l'ombre de ta peau et de ton absence), qui associe, après l'ombre, deux termes appartenant à des plans sémantiques différents, l'un concret, l'autre abstrait... La mélodie d'Armando Pontieaccompagne avec bonheur l'effet de surprise créé dans le texte par cette figure de style, en allongeant la syllabe piel par rapport aux syllabes précédentes. La plupart des chanteurs, en rubato, accentuent encore cet allongement. Et les danseurs ? 

     On retrouve plus loin le même dessin mélodique avec : me encontré tu corazón... en una esquina... (j'ai rencontré ton cœur… au coin d'une rue...).

 

     Dans un article publié sur son blog le 15 avril 2015, Alejandro Szwarcmanécrivain, poète, membre de l'Académie nationale du Tangomontre de façon magistrale que, par l'écriture de Trenzas, Homéro Expósito introduit une rhétorique nouvelle dans la poétique du Tango, qui en marque un tournant décisif.  

     Jean-Luc Thomas traduit cet article dans le N° 93 de La Salida (avril-mai 2015, pages 16-19).  

     Dans son analyse de Trenzas, Alejandro Szwarcman rapproche, de plus, les images du texte d'Homéro Expósito, des symboles portés par le poème du romantique anglais John Keats (1795–1821La Belle Dame sans Merci(*) qui a aussi inspiré le pré-raphaélite John William Waterhouse (1849-1917) pour ce tableau "The Beautiful Woman Without Mercy" datant de 1893, reprenant fort à propos l'intéressante étude d'Erika Bornay de l'Université Pompeu Fabra de Barcelone sur le Symbolisme de la chevelure féminine dans l'artEl simbolismo de la cabellera femenina en el arte (étude que l'on peut lire en espagnol, magnifiquement illustrée, sur le site de la Revista de ArteS -Edición Nº34 -Septembre - Octobre 2012).

 

     Dans son texte, Erika Bornay nous dit que "... le tableau de Waterhouse réinterprète le poème de Keats et peint le moment où une jeune fille au visage très pur -en réalité une magicienne- tente de séduire un chevalier en armure dans une forêt. La jeune fille, assise à terre, regarde avec une intensité presque hypnotique ce chevalier dont elle s’approche avec sa longue chevelure, que, à la manière d’un nœud coulant, elle a passé autour de son cou".

 

     Et Alejandro Szwarcman rapproche cette image de :

     trenzas,
     nudo atroz de cuero crudo
     que me ataron a tu mudo adiós...

   

     Il note par ailleurs que "el poema como el cuadro de Watherhouse son dos claros antecedentes de este tango" (le texte d'Homéro Expósito hérite de manière incontestable du poème de Keats et du tableau de Waterhouse). Alejandro Szwarcman détecte encore une filiation avec les poètes du mouvement symboliste français, "mouvement initié en France par des poètes tels que Stéphane Mallarmé et Jean Moreau (plutôt Moréas !).

 

     Parmi ces poètes, nous pouvons, quant à nous, penser entre autres à Albert Samain (1858-1900) et à son poème Arpège (Recueil Au Jardin de l'Infante - 1893, mis en musique en 1897 par Gabriel Fauré), où on trouve déjà certains ingrédients poétiques analogues, là encore l'image fantasmée envoûtante de la chevelure féminine :

 

L'âme d'une flûte soupire
Au fond du parc mélodieux ;
Limpide est l'ombre où l'on respire
Ton poème silencieux,

Nuit de langueur, nuit de mensonge, 
Qui poses d'un geste ondoyant 
Dans ta chevelure de songe 
La lune, bijou d'Orient.

Sylva, Sylvie et Sylvanire,
Belles au regard bleu changeant,
L'étoile aux fontaines se mire,
Allez par les sentiers d'argent,

Allez vite - l'heure est si brève !
Cueillir au jardin des aveux
Les cœurs qui se meurent du rêve
De mourir parmi vos cheveux...

 

  • Ici, chez Albert Samain, c'est "[la] nuit, -symbole féminin par excellence-, [qui] pose... la lune... dans sa chevelure de songe (le ciel constellé)...".
  • Là, chez Expósito, avec la "douce soie des tresses,... de la couleur du maté amer...", c'est la clarté de la "lune" qui se pose "sur l'ombre de [la] peau [de la femme aimée]".
  • Ici, "les cœurs... se meurent du rêve de mourir parmi [les] cheveux [des femmes]".
  • Là, l'amoureux, par la voix du poète,  se dit "entressé à [l']existence [de la femme aimée] par des tresses d'inquiétude..." 

 

     Une interprétation de référence de la mélodie de Fauré : celle de Gérard Souzayavec Jacqueline Bonneau au piano (enregistrement de 1950) :

 

 

     Enfin, concernant Homero Expósito et la poétique du Tango, on pourra aussi se reporter à l'intéressant article que Manuel Adet consacre à ce sujet sur le site El Litoral.


     

     Notons enfin que l'image des tresses qui enchaînent l'amoureux revient sous la plume d'Homero Expósito dans Yuyo Verde / Callejón (également de 1944 - musique de Domingo Federico) :

 

[...]

Déjame que llore y te recuerde
-trenzas que me anudan al portón-
De tu país ya no se vuelve
ni con el yuyo verde
del perdón...

[...]

vers dont Fabrice Hatemsur son site, donne cette traduction en français :

[...]

Laisse-moi pleurer à ton souvenir

Tresses qui m’attachent à ce portail ;

De ton pays on ne revient pas

Même avec l'herbe verte

Du pardon.

[...]

 

     En voici l'interprétation de Yuyo Verde par Edmundo Rivero :

 

 

 

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